
Nouvelles de Russie
GOGOL, Nouvelles de Saint-Pétersbourg.
GOGOL, Nouvelles de Saint-Pétersbourg.
La Perspective Nevski. Le Portrait. Le Journal d'un fou. Le Nez. Le Manteau.
Un point commun à ces cinq récits : la ville d'un rêve pharaonique. Un monstre, construite dira-t-on sur des marécages humains, une hécatombe de moujiks tués à la tâche ... une ville artificielle surgie d'un néant spatial, une folie colossale, invivable, étés comme hivers ... une nécessaire fenêtre vers l'Occident convoité ... un mythe à l'égal de son fondateur, Pierre le Grand, ...
Chez Gogol, l'illusion s'effrite et traduit l'amère déception de l'auteur vis-à-vis de la Cité impériale, paysage de ses premiers échecs (Cf. biographie de H. TROYAT). Au travers des 5 nouvelles, Saint-Pétersbourg sert de cadre au drame d'hommes, solitaires, démunis, privés d'une partie essentielle de leur individualité (un nez, un manteau, une conscience, un idéal ...). Quel que soit le manque, la tragédie se joue, dans une atmosphère teintée de fantastique. Car à Saint-Pétersbourg, les hommes vivent forcément mal, le diable rôde.
"Rien n'est plus beau que la Perspective Nevski, du moins à Saint-Pétersbourg ; elle est tout pour lui." La phrase lance la description d'une journée de promeneurs. Sur l'artère capitale de la ville, chaque heure signe une métamorphose. S'y croisent le peuple bigarré, changeant selon les heures : les "habitants pâles et gradés de la Bureaucratie" du matin, "les dames" de l'après-midi, "les vieilles mendiantes" intemporelles, "un peuple besogneux" passage rapide, discret, "les précepteurs de toute nationalité" dans le creux des débuts de soirée.
"Toute puissante Perspective Nevski ! Unique distraction de Pétersbourg si pauvre en divertissements."
Là, s'y rencontrent le lieutenant Pirogov et son jeune ami, peintre, "étrange artiste au pays des neiges [...] Piskariov, renfermé, timide, mais qui portait dans son âme des étincelles de sentiment prêtes, l'occasion aidant, à jaillir en flammes." Et l'occasion surgit sur la Perspective Nevski, sous les traits factices d'une divine créature, fille de joie. Piskariov l'imagine aussitôt princesse, beauté sans failles, modèle du tableau idéal. Son esprit s'enflamme alors et s'embarque vers le sublime amour. Mais "Qu'est-ce que notre vie ! Un éternel divorce entre le rêve et la réalité !". Bientôt rejeté, humilié, rongé par la désespoir, il se tranche la gorge. "Ainsi périt, victime d'une passion insensée, le pauvre Piskariov, doux, timide, modeste, candide comme un enfant portant en lui l'étincelle d'un talent qui peut-être avec le temps aurait flambé large et lumineux." La vocation artistique serait-elle vouée à l'échec de la sensibilité ?
Mais la nouvelle ne s'arrête pas au drame de l'artiste déchu.
Le lieutenant Pirogov continue la trame du récit sur un mode bien différent et pourtant très proche. Lui aussi a été séduit par une "gracieuse et intéressante blonde", attirée par les vitrines de la Perspective Nevski. Don Juan sans scrupules, il forcera la porte de la jeune mariée à un "parfait Allemand" nommé Schiller, "maître ferronnier de la rue des Bourgeois." Mais la leçon attend le malotru : "Le lieutenant fut très douloureusement fouetté." Pourtant, la fessée burlesque, méritée, s'oppose, en rupture dramatique, avec le suicide de Piskariov !
Voilà donc deux aventures amorcées sur la Perspective Nevski, artère au départ de laquelle semble se jouer l'arbitraire destin d'hommes finalement privés de la réalisation de leurs désirs amoureux. Ailleurs, dans un prochain récit, nous y rencontrerons un roi d'Espagne en promenade, incognito dans son délire. Bien étrange Perspective Nevski, d'une funeste influence !
"Oh, ne vous fiez pas à cette Perspective Nevski." s'écrie Gogol pour conclure. "Tout y est leurre. Tout est rêve. Tout est autre qu'il ne paraît." Gogol avertit : "Fuyez [...] Elle ment à longueur de temps cette Perspective Nevski" à l'image des femmes qui s'y croisent. Voilà le thème commun : toute féminité recèle l'être diabolique et annonce la punition fatale, l'humiliation masculine. La femme n'est jamais ce qu'elle laisse paraître, elle trompe sans cesse, sans même peut-être s'en rendre compte. "La femme est amoureuse du diable" nous dira plus loin le fou dans son journal.
La figure du peintre que nous quittons, marquée par le tragique, ressurgit dans le texte suivant, toujours condamné à un destin malheureux. L'orgueil de l'artiste, sa recherche de la perfection le condamneraient-ils à l'enfer ?
Cette seconde nouvelle du recueil se divise elle aussi en deux parties assez longues, centrées sur deux personnages différents mais liés par le même fil rouge : la damnation. Nous rejoignons Goethe et son Faust, Oscar Wilde et Dorian Gray, le pacte fantastique avec le Diable et l'inévitable malédiction qui en découle.
Passant devant une boutique de tableaux du marché Chtchoukine, Tchartchov s'arrête, fasciné par un étrange portrait dont les yeux fixent la victime : il l'acquiert, signant irrémédiablement le contrat démoniaque. Sa magie va le rendre riche et célèbre, lui le talent médiocre qui n'aurait guère émergé sans la sombre Providence. Peut-on vendre son âme sans perdre toute sensibilité ? Tchartchov vieillit, vidé de tous sentiments humains, uniquement possédé "de fiel et de malédiction". Il semblait incarné l'épouvantable démon imaginé par Pouchkine, allusion au grand modèle poétique, maître littéraire de Gogol. Dans un accès de rage, "sa vie se brisa et il n'offrit plus qu'un cadavre épouvantable à voir."
Le portrait n'achève pas là son emprise diabolique. Une seconde partie éclaire l'origine de cet odieux tableau, au regard destructeur. Plusieurs années plus tard, un jeune narrateur prend en charge le récit afin de relater l'existence flouée de son père. Mais au moment où la destruction va délivrer le mal, le portrait disparaît mystérieusement, ouvrant le récit vers une suite renouvelée de malheurs. Supprime-t-on si facilement le Diable ?
Gogol condamne ainsi les concupiscences matérialistes de ses contemporains, avides de richesses et de gloires. Or à ses yeux, la cité artificielle du nord concentre, plus que toute autre, les effluves de ces passions destructrices.
Le thème de la folie teinte en grande partie le récit du portrait, mais sans atteindre l'apothéose de la nouvelle suivante, dûment intitulée "Le Journal d'un Fou".
Composée au gré de quelques journées, vite délirantes, et seul texte d'un "je" assumé, nous plongeons dans la franche conscience du narrateur. Avec lui, nous dérivons, pour nous perdre dans la sombre logique de sa démence écrite.
Gogol extrapole-t-il ainsi les effets néfastes de la Bureaucratie sur l'âme du pauvre fonctionnaire assidu, persuadé de pouvoir épouser la fille de son directeur ? L'homme solitaire, sans argent, épris de poésie, rédigeant ses jours pour en gonfler la valeur, se veut noble et injustement traité de "zéro" prétentieux par son chef, capable d'une "haine implacable" à son encontre. Bientôt, il engage la conversation avec Medji, le chien de sa bien-aimée. Il récupère les lettres que celui-ci écrit à une amie canine. "Les chiens sont des gens intelligents, au fait de toutes les relations politiques [...]". Ces révélations l'éclairent alors sur l'impossibilité d'une telle union, tout en tissant son portrait d'homme - "cet avorton", dont la jeune fille rit - déjà "très étrange", progressivement étranger à toute réalité tangible.
Sans doute l'échec amoureux favorise-t-il le naufrage de l'homme ... Le voilà roi d'Espagne, Ferdinand VIII, "le 43è jour d'avril An 2000", dispensé de travail au Ministère, mais outrageusement maltraité par les députés espagnols, rasé puis enfermé dans une petite chambre, à coups de bâton. "Maman ! Sauve ton malheureux fils !" parvient encore à proclamer ce roi des fous, en exil de lui-même, avant de sombrer fatalement dans l'inverse du monde et sous les seaux de la torture. Nous le devinerons juste l'ultime coulée, au terme d'une nouvelle de schéma formel assez classique comparé aux deux précédentes. Le rythme s'y présente plus soutenu, sans digressions, concentré essentiellement sur le seul narrateur avec peu de personnages secondaires et l'action réduite sur un temps limité.
La pirouette de la dernière phrase "Hé, savez-vous que le dey d'Alger a une verrue juste en dessous du nez ?" achève le texte sur une note absurde et risible, dédramatisant l'appel au secours malheureux du malade maltraité et surtout offre l'occasion d'enchaîner sur le thème nasal, du texte suivant.
Le fantastique domine cette 4ème nouvelle mais avec une teinte grotesque qui singularise tout à fait le célèbre texte, reconnu - avec le roman Les Âmes Mortes et la nouvelle Le Manteau - comme l'un des trois chefs d'œuvre, assurant la gloire séculaire de leur auteur.
Ici, Pétersbourg se décline en un cadre théâtral "d'une aventure des plus étranges". Un barbier falot s'éveille en présence "d'un nez de connaissance", enfoui dans sa miche de pain. A peine revenu de sa surprise, il décide de s'en débarrasser. Pendant ce temps, "l'assesseur de collège Kovaliov", soucieux d'un "petit bouton" sur le nez, s'aperçoit d'une totale disparition, il ne palpe qu'une "surface lisse". A noter que la fonction attribuée à ce personnage permet à Gogol une légère digression sur ces individus "caucasiens" si fiers et imbus de leur titre !
La quête de Kovaliov commence, de l'administration policière à laquelle il est délicat d'exposer clairement son cas, à la vaine désignation d'un éventuel criminel responsable, en un parcours de dérision et de retournement comique des travers humains.
"Il se passe en ce bas monde des choses d'où la vraisemblance est bien souvent bannie." et le nez devenu entre-temps conseiller d'État, revient orner la face de Kovaliov. "Vous avez beau dire, des aventures comme cela arrive en ce monde, c'est rare mais ça arrive.", morale pirouette d'un texte piquant d'ironie et mordant d'originalité dans lequel Gogol épingle, en une satirique caricature, un nez, obsession malheureuse de son propre visage.
Le Manteau, dernière nouvelle du recueil, change singulièrement de ton et trace le drame d'un piètre et affreusement commun petit employé "dans un certain ministère" (souligné en italique), d'une santé affaiblie par "le climat pétersbourgeois." Là encore, Gogol règle quelques comptes en souvenir de ses déboires passés de fonctionnaire et souligne l'atmosphère glaciale, invivable de la ville de Pierre. Un manteau se révèle indispensable pour espérer y survivre. Mais que faire lorsque le salaire n'y suffit pas et que le manteau neuf - difficilement acquis, au prix de mois, d'années d'efforts obsessionnels, de rêveries nourricières - se voit outrageusement dérobé ? Peut-on espérer l'aide bienveillante de son chef, lorsque la vie vous désigne médiocre "souffre-douleur" ? Voyez-vous un avenir meilleur que la mort insignifiante, anonyme de l'être oublié, recroquevillé sur le froid de sa perte ?
"[...] allez commander un cercueil de sapin : le chêne serait trop cher pour lui." conclut le médecin, aussi froid et sec que tous les êtres croisés, interpellés par le pauvre malheureux.
Pourtant, celui que la vie a brimé, ressurgit, puissante statue de commandeur, vengeur de sa propre injustice, dans le voile d'un fantôme imposant. La peur s'installe sur Saint-Pétersbourg, un spectre soutire les manteaux des riches passants, bien entendu fonctionnaires.
Le mysticisme de Gogol intervient ici pour souligner les forces rédemptrices de l'Au-delà. Ce que la morale humaine peine à imposer, le surnaturel le rétablit effaçant l'arrogance, l'orgueil, tous ces vices affichés des âmes vivantes, sitôt qu'elles furent gradées.
Accueil du site de la
Fourmi-Lierre 
Pour partager, ... réagir, ... discuter, ... témoigner : poussieredencre@orange.fr
Une page de liens : notre partition Internet
Dernière modification : 18/10/2009