BIOGRAPHIES  

 

 

 

** Biographies de personnalités russes **

 

   Tsars 

            Catherine la Grande       (1977,  Flammarion)

      Pierre le Grand      (1979, Flammarion)

      Alexandre I er      (1981, Flammarion)  

          Ivan le Terrible      (1982, Flammarion)  

           Alexandre II, le tsar libérateur      (1990, Flammarion)

      Nicolas II, le dernier tsar      (1991, Flammarion)  

      Terribles tsarines      (1998, Grasset)

      Nicolas Ier      (2000, Librairie académique Perrin)  

      Alexandre III      (2004, Grasset)  

                  

         Écrivains 

   Dostoïevski  (1940,  Fayard)  

      Pouchkine  (1946, Plon )  

      L’Étrange Destin de Lermontov  (1952, Plon)

      Tolstoï  (1965, Fayard )

      Gogol  (1971, Flammarion)  

     Tchekhov  (1984,   Flammarion)

      Tourgueniev  (1985, Flammarion)

      Gorki  (1986, Flammarion)  

      Marina Tsvetaeva : L'éternelle insurgée  (2001, Grasset)  

      Pasternak  (2006, Grasset)  

                           

 Autres

     Raspoutine  (1996, Flammarion)

      La Baronne et le musicien  (2004, Grasset)

      Boris Godounov (2007, Grasset)

 

** Biographies de personnalités françaises **

                       

       Écrivains 

      Flaubert  (1988, Flammarion)

      Maupassant  (1989, Flammarion)  

      Zola  (1992, Flammarion)

      Verlaine  (1993, Flammarion)

      Baudelaire  (1994, Flammarion)

      Balzac  (1995, Flammarion)

      Alexandre Dumas. Le cinquième mousquetaire  (2005, Grasset)

                        

Autres

      Juliette Drouet  (1997, Flammarion)  

      Les turbulences d’une grande famille  (1999, Grasset)

Trois mères, trois fils. Mme Baudelaire, Mme Verlaine, Mme Rimbaud (2010, Ed. de Fallois) posthume   

 

 

 

 

** Biographies de personnalités russes **

 

    Tsars   

 Pierre le Grand      (1979, Flammarion)  

Combien de puristes des Sciences historiques critiquent Henri Troyat pour ses biographies romancées, vulgarisées, populaires et le tiennent ainsi à l'écart de leur bibliographie ?

Nous défendrons au contraire une écriture alerte, éloignée des pesanteurs du détail politique, indigestes à nos esprits profanes. Mais nous retiendrons la richesse documentaire d'un texte qui allie la grande Histoire aux petites anecdotes que tout homme, fut-il souverain, génèrent après lui. Relisons, en guise d'illustration, les deux voyages du tsar dans la France de Louis XV, pour lesquels Henri Troyat a convoqué les célèbres chroniqueurs du temps, tel Saint-Simon. Nous y verrons tout à la fois le monarque stratège, grand réformateur, à l'écoute d'un Occident qu'il admire et l'invétéré fêtard laissant un souvenir cuisant aux mémorialistes observateurs. Nous comprendrons le choc de deux cultures radicalement opposées, entre raffinement excessif et rudesse barbare, entre diplomatie éclairée et pouvoir tyrannique, entre un siècle des Lumières et l'obscure âme russe, encore vieillotte et archaïque. 

Henri Troyat évoque sa Russie de l'ancien temps, un peuple aux traditions séculaires, tout en exposant l'œuvre d'un géant slave qui n'est pas sans nous rappeler Ivan le Terrible. Chez Pierre le Grand comme chez son illustre ancêtre dont il se revendique, le moindre élément biographique s'emballe vers la démesure. Colossal par la taille physique, il déploie une énergie identique à vivre sur tous les fronts : les femmes (il comptera de multiples bâtards), la beuverie quasi-quotidienne, la curiosité scientifique qui lui fait essayer divers métiers manuels de l'ébénisterie à l'arrachage de dents, le déploiement guerrier du fondateur de la flotte navale russe, les réformes institutionnelles creusant toutes les facettes de la vie sociale (de l'interdiction du port de la barbe à la création des grandes écoles), la pratique savamment étudiée de la torture, la mise au pas de l'Église Orthodoxe, ... 

Tout passe entre ses mains ... tout y est broyé de sa volonté tyrannique, impitoyable ... tout y est secoué par la force de sa détermination. La construction de Saint-Pétersbourg, ville impossible, improbable, assise sur un marécage de cadavres moujiks, dessine sans peine cette folie incarnée en un seul homme. 

Comme pour son aïeul Ivan, Pierre, terrible tsar haï de ses contemporains, ne s'élèvera comme icône de la grande Histoire russe qu'après sa mort.    

S'effaceront alors les failles de son règne, les erreurs d'un caractère frondeur, tempétueux, irréfléchi et les barbaries commises sans la moindre pitié (tels que l'assassinat de son premier fils ou les semaines sanguinaires qui matent les insurrections des Strélitz et n'épargnent pas leurs veuves et orphelins). 

Alors, comme dans toutes les mythologies nationales, Pierre deviendra "le Grand" ....  

 

Ivan le Terrible      (1982, Flammarion)  

Henri Troyat possédait le don du récit biographique. En voici une nouvelle preuve. Toujours soutenu par un rythme serré et une documentation précise, nous plongeons dans la vie tumultueuse d’un tsar du XVIè s. : Ivan le Terrible (1530-1584).

A noter en fin d’ouvrage, une chronologie très utile replace, de la naissance à sa mort, Ivan dans les évènements de son temps en Russie et dans le monde (essentiellement centrés sur les cours européennes). Une quatrième colonne « La vie de l’esprit », très détaillée, éclaire le contexte historique et place des repères fort judicieux pour apprécier l’atmosphère culturelle de la Renaissance.  

Ivan, être de violence et d’excès, grandit dans le chaos et l’anarchie des luttes de pouvoir. Orphelin très jeune, personne ne se préoccupe d’élever l’enfant, pourtant promis au trône de Russie, et son frère cadet, Iouri, simple d’esprit. Les familles de Boyards (nobles russes) s’entretuent allègrement, sauvageries que Ivan ancre définitivement au fond de lui. Les Boyards paieront alors très durement leurs ambitions, tout au long du règne.

A 17 ans, il impose d’être sacré « tsar », titre qui le hisse aux côtés du Dieu orthodoxe, prestige qui l’institue descendant de la Rome antique et de Byzance.

Il épouse Anastasie Romanovna (issue de la branche Romanov, future lignée de tsars) qui l’a séduit parmi des centaines de prétendantes russes et vierges. Elle lui donnera 6 enfants dont 3 fils et sera une confidente patiente, une conseillère fidèle jusqu’à sa mort en 1560. Cette date marque un tournant macabre dans l’histoire du règne d’Ivan IV. Déjà réputé cruel, il est toutefois vénéré de son peuple comme un souverain digne de ses hautes fonctions. Il a conquis des territoires au Sud, ouvrant un débouché sur la Caspienne, encouragé le commerce avec l’Asie et l’Angleterre, édicté un nouveau code de lois et le Domostroï (un savoir-vivre à la russe), réuni 3 conciles pour réformer l’Église et ressuscité miraculeusement d’une maladie fatale. Il se veut soutenu par Dieu, voir en fraternelle concorde avec Lui.

Pourtant, la mort de sa première femme (peut-être empoisonnée ?) le déstabilise moralement. La violence qui en résulte justifie sans réserve le surnom de « Terrible ». Sa cruauté s’enfle jusqu’aux massacres – le martyre de Novgorod (des dizaines de milliers de morts en une semaine) élève un paroxysme dans l’horreur de son règne – tortures – les sous-sols de son  palais accueillent une succession alléchante de tous les instruments de supplices possibles – orgies macabres – le viol des vierges l’amusent au plus haut point -. Soupçonnant tous et chacun, il débusque des complots constants. Il n’hésite pas à blesser ou à tuer lui-même, à l’aide d’un épieu ferré qui ne le quitte pas. Son fils aîné y succombera, dans un accès de colère qu’il regrettera le restant de sa vie. Le spectacle de la mort et de la souffrance le satisfait au-delà du plaisir sensuel.

Sa mort en 1584 ancrera pourtant la légende d’un tsar juste, fondateur d’une grande Russie, légende travaillée par K. Marx et Staline. A la fin des années 1960, la vérité crue, cruelle, réapparaîtra et c’est sur ce travail de dépoussiérage historique que s’appuie Henri Troyat.  

 

                 Écrivains 

 

Dostoïevski  (1940,  Fayard)    

Oeuvre grandiose puisée dans les bassesses humaines ... Écrivain puissant bardé de faiblesses et de doutes ... Dostoïevski déconcerte qui cherche à le connaître ! Henri TROYAT s'est pourtant confronté, et à l'homme et aux milliers de pages d'un auteur prolifique. De ce face à face, il accomplit alors sa première grande biographie (625 pages). En guise d'avertissement, Henri TROYAT souligne l'incroyable chemin entrepris. Écrire une vie de Dostoïevski, c'est affronter les extrêmes de l'esprit slave, rencontrer l'âpre climat russe, marcher contre le vent glacial ou subir la touffeur estivale.

Né le 30 octobre 1821, Fédor Dostoïevski vit une enfance renfermée et monotone, sous l'emprise d'un père autoritaire et violent par dépit. À 15 ans, sa mère meurt de tuberculose. Quelques années plus tard, l'arrogante méchanceté du père le fera assassiner par des Moujiks de son petit domaine. Ce destin paternel hantera tous les romans de Fédor, sous les traits de personnages falots, abrutis d'alcool, figures toujours démoniaques de l'humanité et pourtant terriblement "humains" : le père des Frères Kamarazov, le beau-père de Nétotcka Nézvanova, le père de Sonia (Crime et Châtiments), etc. Leur mort (rédemptrice ?) inspire à S. Freud une volonté inconsciente de parricide, le soulagement d'une haine mêlée d'empathie ... 

Entré dans l'armée par devoir, Dostoïevski perçoit déjà sa passion littéraire qu'il partage avec son frère aîné, Michel. Pauvres gens sera le premier roman qui le révèlera en 1846, suivi de Nétotcka Nézvanova (1849). Toutefois, son implication dans un complot anarchique lui ouvre les voies de l'horreur, les répressions russes assénées avec violence. Subissant un simulacre d'exécution par pendaison en place publique, sa peine se verra commuer à l'instant fatal : quatre ans de déportation en Sibérie. En sortiront l'incroyable témoignage de la Maison des morts et un homme profondément transfiguré ... Six années supplémentaires dans l'armée sibérienne et un premier mariage passionné avec une jeune veuve peu aimante, achèveront le supplice. 

Vers 1860, le couple peut revenir habiter à Saint-Pétersbourg. L'expérience concentrationnaire l'a rendu nerveusement très malade. Régulièrement, il se voit abattu de crises épileptiques qui répugnent son épouse. Pourtant, l'expérience du Mal absolu, son approche de la mort, l'accumulation des souffrances physiques, ses lectures du bagne, et sa rencontre essentielle avec le peuple russe transforment radicalement son écriture. Désormais, roman après roman, il sera l'écrivain de l'Universel, de la quête spirituelle et du rachat des péchés humains. De Humiliés et offensés, Crime et Châtiments, L'idiot aux Possédés puis l'Adolescent, il culmine au sommet de son art avec Les Frères Kamarazov en 1880, un an à peine avant sa mort. Progressivement, au travers des étapes que constituent chaque roman, il cherche à se hausser vers les régions inexplorées de l'âme, l'intemporelle nature des hommes. Encore de nos jours, plonger dans l'ampleur livresque d'une oeuvre de Dostoïevski imprime à l'esprit une expérience singulière, une trace indélébile, la rencontre de personnages inoubliables qui nous amènent à regarder la vie sous un jour nouveau, invariablement pessimiste. 

Reconnu comme l'égal de Pouchkine, son idole de jeunesse, il meurt en 1881, adulé d'un peuple qu'il a si brillamment décrit et défendu. Sa seconde épouse Anna Grigorievna, de 24 ans sa cadette, restera toujours éblouie par le génie de son éternel mari. Elle usera les longues années de son veuvage à défendre et valoriser l'œuvre laissée à sa charge. Elle mourra solitaire et dans la misère des Bolcheviks, en 1928. Leurs deux enfants termineront leurs vies à l'égal des sombres personnages de Fédor Dostoïevski, pétris d'égoïsme, de faiblesses et sans gloire. 

Au sortir de l'impressionnant récit de vie, rendu incroyablement fascinant par la plume alerte et admirative de Henri TROYAT, serait-il vain de croire que certaines lignées familiales suivent le supplice renouvelé d'une condamnation démoniaque ... ?     

  

 

Gogol  (1971, Flammarion)    

Henri TROYAT admire l'œuvre de Gogol et en décrypte la richesse. Toutefois, il n'hésite pas à souligner les défaillances caractérielles de l'homme. L'analyse, dense et complète qu'il nous donne à lire, pourrait rapidement nous lasser tant la vie de Nicolas Gogol semble terne, répétitive, finalement assez inconsistante. Pourtant nous parvenons à échapper à l'ennui grâce au rythme d'une écriture toujours alerte, cherchant à saisir la globalité d'un être, dans sa complexité et les méandres de ses contradictions. 

Né au sein de la petite noblesse Ukrainienne en 1809, Gogol reviendra, à la moindre anicroche d'une existence peu épanouie, se lover au cœur du domaine familial de Vassilievka, perpétuellement en proie aux difficultés matérielles. Enfant chétif, maladif, Nicolas suscita l'angoisse maternelle et l'attention quasi-exclusive d'une mère dévote, en admiration béate devant l'aîné de ses enfants.  

A 11 ans, sa description physique n'enrichit guère sa légende : "Frileux, malingre, ratatiné, [...] un garçon débile, fort laid et même défiguré par la scrofule, [...] dépeigné, malpropre." Ainsi dépeint, il provoque davantage l'hostilité que la compassion de la part de ses professeurs de Lycée comme des autres élèves de la pension. Ces derniers le surnommèrent d'ailleurs "le nain mystérieux" !

L'âge ne devait guère améliorer l'épanouissement d'un corps ingrat que Henri TROYAT compare ironiquement au gogol, petit oiseau terne et peu alerte des étangs russes. Sa vie durant, son apparence comme ses réactions provoquèrent l'antipathie. Dès l'adolescence, Nicolas affina les traits désagréables d'une personnalité ambiguë, en perpétuelle contradiction et principalement asociale. S'il lui arrivait de plaisanter avec pétillance et un réel talent d'acteur (humour subtil flottant sur ses plus grands textes), il se renfermait bien souvent dans un goujaterie repoussante (versant sombre, mélancolique et solitaire de nombre de ses personnages). 

La paresse et l'apathie maladive caractérisèrent l'homme, chargeant outrageusement les autres de le faire vivre au quotidien (un soupçon de Tchichikov). Pourtant, l'écrivain peaufina, réécrivit, rechercha la perfection du style, s'estimant  divinement désigné pour remplir une mission rédemptrice, lumineuse, parmi ses contemporains,  sacrifice qu'il s'imposait pour la gloire des Hommes. 

Cependant, l'élu de Dieu pratiqua assidûment le péché de mensonge. Inventer n'effraya jamais ce conteur haut en couleurs, cet affabulateur mythomane, falsifiant sans cesse la vérité aux yeux de tous (sa mère y compris), et bien entendu en sa seule faveur (un Tchichikov incarné, cette fois). Bizarrement, il se considérait d'une stérile inspiration, ne pouvant s'abreuver que de la seule réalité (ou des idées soufflées par Pouchkine), incapable d'imagination stimulante ....

A 16 ans, son père mourrait de tuberculose. Unique fils et aîné de la fratrie, il se retrouva en charge de sa famille, une mère et quatre sœurs, rôle dont il se glorifia sans l'assumer concrètement. Seule l'envol de sa destinée lui importait et il ne la voyait qu'au sein de la capitale impériale, Saint-Pétersbourg. Il déchanta pourtant très vite, confronté aux puanteurs de la ville. Les Nouvelles de Saint-Pétersbourg traduisent la déception, le dégoût ressentis, l'humiliation infligée à sa grandeur méconnue, après l'échec cuisant de sa première publication. 

Gogol concevait avec peine de devoir travailler pour affronter un quotidien difficile. Il exigea alors des fonctions dignes de sa grandeur, emplois qu'il se révéla incapable d'assumer. Au fil de ses écrits, la Bureaucratie devint synonyme d'aliénation, de servilité du fonctionnaire jusqu'à la perte identitaire,  folie ou mort. 

Enfin le succès des récits ukrainiens lui permirent de gravir la première marche de la reconnaissance publique. Inspirées des légendes racontées par sa mère, les Veillées du hameau glorifient le peuple petit-russien, leur folklore sans toutefois abordées les conditions serviles et miséreuses sous lesquelles il survit. Gogol, modèle du réalisme critique (l'école naturelle) dans l'histoire littéraire russe, ne chercha jamais cette vérité sociale. Les significations accordées à ses ouvrages se liront à son insu et souvent même contre ses propres idées. L'écrivain ne dénonçait pas  un système politique injuste, auquel il adhérait parfaitement en tant que propriétaire terrien et en ennemi du progrès matérialiste. Son projet consistait à "extraire ce qu'il y a d'extraordinaire dans la banale laideur humaine"  et que "cet extraordinaire soit vrai", qu'il s'érige en oeuvre d'art, une réalité brute restituée par la force d'un regard, peintre des mots. La leçon se voulait avant tout morale, destinée à réprimer les mauvais instincts des Hommes, à régénérer l'âme humaine "notre conscience éveillée" et non à ébranler l'ordre tsariste. 

Pouchkine s'enthousiasma pour les contes Ukrainiens, gais, poétiques, simples : "Tout cela est si nouveau dans notre littérature [...]", occultant les maladresses inhérentes à la jeunesse de leur auteur. Admiratif de ce cadet, le grand poète céda deux sujets à Nicolas, toujours en manque d'amorces fictionnelles. Le Révizor et les Âmes mortes  naquirent de ces germes et resteront à jamais les deux oeuvres puissantes du style gogolien, jalons essentiels du siècle d'or russe. 

Pourtant en éternel insatisfait,  il jugea durement ses écrits et brûla certains manuscrits (comme la suite des Âmes mortes). Sans cesse exilé en Europe (Rome) et plongé en une profonde crise mystique, les dernières années de sa vie usèrent précocement son corps et son âme. Après un pèlerinage décevant  à Jérusalem, Gogol s'éteignit à 43 ans, pour devenir l'une des icônes littéraires de Russie.   

   

 

 

 Tchekhov  (1984,   Flammarion)  

Pas à pas, Henri TROYAT nous promène le long de la vie assez brève d’Anton Tchekhov (1860-1904), un voyage au cœur du XIXè siècle, aux derniers feux ternis du tsarisme.

De son enfance au bord de la mer d’Azov, dans une ville économiquement moribonde, Anton garda de mornes images, alourdies par l’atmosphère despotique d’un père brutal, confit en religion.

A l’aube de ses 16 ans, Anton se retrouva maître de sa destinée, dans le dénuement d’une faillite familiale et la fuite du père honteux. Il endossa alors le rôle de chef du clan Tchekhov (4 frères et une sœur), lourd fardeau assumé tant bien que mal tout au long de sa vie. Considérant son existence déjà fort bien remplie, il repoussa toute aventure amoureuse, pour finalement se marier avec Olga – actrice du Théâtre d’Art de Moscou – deux ans avant sa mort.

Face à ces responsabilités familiales, l’écriture de récits pour différents journaux devint un moyen privilégié – et bientôt indispensable -  pour gagner régulièrement de l’argent. Il écrira ainsi 240 nouvelles, de tonalités variées, toujours en miroir de la société russe qu’il jugeait sévèrement.

Pourtant, l’écriture demeura longtemps en arrière plan d’ambitions médicales. Il mènera de front les deux carrières, l’une nourrissant d’expériences, de regards attentifs et acerbes la substance de l’autre.

Sa découverte du théâtre, à l’adolescence, lui révèle un genre difficile qui ne cessera de le fasciner. Il terminera 5 oeuvres dramatiques amplement critiquées (ou incomprises ?) par son immense contemporain, Tolstoï, mais imposant une voix décalée, d’une modernité encore recherchée aujourd’hui.

Toutefois, écrire une pièce requiert une énergie qui lui manquait souvent – la tuberculose l’affaiblira vingt ans durant – et qui pouvait le plonger en une profonde mélancolie.

Homme de fuite, il voyagea beaucoup, franchissant les frontières de l’Europe jusqu’aux derniers jours : il mourra en Allemagne, éloigné de la Russie qu'il avait si justement peinte.

 

 

Marina Tsvetaeva : L'éternelle insurgée  (2001, Grasset)    

"J'attire la vie et j'attire la mort

pour les offrir, don léger, à mon feu.

[...]

Je brûle clair et je brûle jusqu'à la cendre."

Henri TROYAT observe l'immense brasier qui consuma Marina TSVETAEVA, le long des 49 années d'une si courte vie, entièrement dédiée à la poésie. 

D'un caractère rebelle, passionné, orgueilleux, elle cultiva l'excès avant de s'éteindre moralement sous les coups de boutoir d'un destin malheureux. Ultime flambée d'une personnalité sans concession, elle préféra le suicide au néant d'une existence creuse. 

Née à Moscou, en 1892, ses années d'enfance baignent dans l'univers culturel des feux mourants du tsarisme, entre une mère, jeune musicienne, très directive, et un père, conservateur de musée, trop préoccupé de sa fonction. 

Marina s'éprend précocement de la mélodie phonétique, s'abreuvant au creuset littéraire du génie russe et allemand. Ses premières oeuvres poétiques susciteront rapidement des réactions enthousiastes pour les uns, choquées pour les autres, le style de la jeune femme ne versant jamais dans la demi-teinte d'une autobiographie à peine voilée. 

Mariée et mère à 20 ans, elle continue résolument à mener sa carrière littéraire mais les chaos de l'Histoire russe entraveront bien des vocations.

Contrainte à l'exil, pour les idées anti-bolcheviks de son mari, elle émigre à Paris, en 1922. Malgré la misère, un second enfant, le rejet progressivement marqué de sa communauté russe, elle écrit inlassablement, évoluant vers des vers saccadés, une profondeur obscure, incomprise. 

Ses amitiés, jamais tièdes, toujours empreintes d'excès, entretiendront sa flamme poétique et l'illusion de passions. Ainsi, B. Pasternak ou R.M. Rilke formeront un  éphémère refuge à ses élans fiévreux, comme tant d'autres poètes croisés ou rêvés. 

Après 17 années assez sombres, sur un sol français qu'elle n'a jamais adopté,  les agissements, supposés terroristes, de son époux les précipitent à nouveau vers la fuite. En 1939, elle revient en URSS. Étrangère en un pays qu'elle reconnaît à peine, sa famille subit les diktats du régime stalinien : son mari et sa fille aînée déportés en Sibérie, elle les croit morts. 

Vidée de toute inspiration créatrice, asséchée par tant de malheurs accumulés, elle s'en remet au nœud coulant, pour étouffer enfin une vie tant adorée, tant haïe, jamais apprivoisée, jamais apaisée de ses tourments profonds ...        

 

 

   

                          Autres

 La Baronne et le musicien  (2004, Grasset)  

Trois énormes volumes d'une correspondance sans grand intérêt philosophique ou littéraire ; 14 ans d'échanges  portés par la plume et le papier (1876-1890) ; 2 ou 3 rencontres furtives dans le silence de regards voilés ...

Cette histoire façonnée par les fantasmes de la Baronne VON MECK, amoureuse du génie contesté, le musicien Piotr Illitch TCHAÏKOVSKI, apparaît aussi ridicule qu'improbable. Car, tout oppose ces deux êtres, figures étonnamment antithétiques. 

L'aristocrate, veuve de 55 ans, mère de onze enfants qu'elle connaît à peine, s'affirme dans toute la rigueur de son autorité. Cette femme de tête, habillée de noire, "ange de la fatalité" comme H. TROYAT la surnomme,  trône au sommet de l'une des plus belles fortunes de l'industrie russe. Pourtant, l'argent ne remplit pas le vide d'une existence, frustrée d'affectivité et privée du génie créateur. La seule consolation du piano ne la contente plus. Elle se dessine alors LA muse, unique inspiratrice d'une âme supérieure dont la perfection musicale transporte sa passion vers des régions éthérées. 

La voilà donc finançant sans relâche la vie dispendieuse de Tchaïkovski, homosexuel trentenaire, spécialisé dans les jeunes éphèbes qui le ruinent et d'une sensibilité nerveuse vite abattue. Aveuglée par ce génie tortueux qui la charme et qu'elle voudrait tant comprendre, elle accompagnera ses frasques et épongera ses dettes : Du mariage blanc sensé éviter les scandales au piteux divorce ... des échecs musicaux aux succès qu'elle s'attribue ... des voyages européens aux exils recherchés par l'âme tourmentée du compositeur ... jusqu'au jour où Mme Von Meck ouvre enfin les yeux, dépitée et déçue. 

"Un amour d'âmes" tolèreront les opinions indulgentes.

"Un marché de dupes" répondront les sceptiques avisés.

Sans doute un superbe malentendu de deux esprits disjoints - trop de génie, mal récompensé - trop d'argent, pauvre d'amour - réunis dans l'insatisfaction perpétuelle de leur vie ... puis dans la mort sans gloire, à peu de mois d'intervalle.

Deux prétentions d'écrire une superbe page de la musique russe.

 

 

 

 

 

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Dernière modification de la page : 29/06/2010