Il est des hommes diamétralement discordants, opposables en tout, qui semblent mener des existences parallèles, dans des hémisphères climatiques incompatibles.
Pourtant, sans qu'ils n'en sachent jamais rien, ils se rejoignent sous les feux de la fiction.
Certains points de leurs destinées convergent, s'entendent, se répondent, en une série d'échos réflexifs, de thèmes communs.
Fourmi-Lierre a tenté cette expérience croisée. Ses appels divins seront-ils entendus ... ?
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Là, un modeste lieutenant, sans relief apparent, injustement mortifié, broyé sous la meule implacable d'un système corrompu … ou comment l'être insignifiant recèle de forces mystérieuses.
Furieux, le lieutenant Cardamone s’échappa du Tribunal. A peine franchi le sas de sécurité, une moiteur fiévreuse accueillit sa rage. A voir l'accablement des quelques piétons de l'avenue, Belém s'était assoupie, assommée, repue de chaleur. Pour Cardamone, ce coup de masse ambiant attisa d'un degré sa rancœur. Ridiculiser par un cadavre libertin … une première dans sa carrière, pourtant peu reluisante.
Rapidement, il rejoignit la voiture, digne nomination pour cette vieillerie mécanique que ses collègues lui délaissaient d'un amical dédain. Parmi les véhicules cliquetants de la Brigade criminelle, celui de Cardamone gagnait sans conteste la palme du déhanchement nerveux. La chance assurait toutefois qu'elle démarra sans trop forcer le moteur. Alors, quant à réclamer de menues réparations …
« - Vous savez, mon vieux, tout le monde attend de travailler dans des conditions décentes ! Et je ne vous l'apprends pas : les budgets de cette année sont reconduits à la baisse, alors … pour la climatisation, les amortisseurs ou tout autre ressort défectueux … Il est des luxes dont on peut se passer … Vous le comprendrez aisément , je pense ! ».
Ce refrain de misère, Cardamone le récitait par cœur. Mais il ravivait toujours son indignation, le rabaissant instinctivement à ses viles fonctions de lieutenant. Bien sûr, lui, simple exécutant sans gloires, méritait de subir les restrictions. Évidement, de l'autre côté du miroir, ses supérieurs gagnaient à enrichir le prestige de leur fonction : régulièrement, de nouveaux engins suréquipés, réservés soirs et vacances, traversaient la cour de la Brigade. Sans être un comptable averti, Cardamone savait que le prix de ces rutilantes merveilles aurait suffi à effacer l’ardoise de tous les dysfonctionnements du service.
Mais comment réagir alors que le Brésil, si chaotique pays, s’enlisait ainsi ? Tous les départements de l'État, entraînés dans un carnaval anarchique, écaillaient depuis longtemps le vernis superficiel de l'intégrité. Seul l’argent, dictateur dans la discorde, menait la danse et permettait de s’offrir les faveurs des fonctionnaires. Cardamone avait refusé de participer à la fête. Mais il se demandait parfois ce que lui rapportait sa probité : un parcours solitaire, un louvoiement incessant entre les marécages, un renom teinté d'insuccès et de revers infligés, et bien évidement un avancement gelé depuis des lustres. Finalement, ne lui restait que son orgueilleuse fierté, motivation bien pâle certains jours comme aujourd'hui. Après tout, pourquoi refuser les avantages de la corruption, si l'on devait en vivre mieux ? Peu de vertus scrupuleuses résistaient longtemps aux fastes déloyales. Désormais les effets de cette gangrène s'infiltraient à tous les niveaux, de la base infectée du tronc à la plus fine des ramures administratives. Comment justifier autrement l'invraisemblable acquittement auquel une cinquantaine de spectateurs avaient applaudi, incrédules, alors que Cardamone restait figé, mortifié ? Aucun tribunal au monde n’aurait douté de la culpabilité d’Inès Barcarolles. Ici, elle sortait impunément blanchie d’un jugement burlesque.
Ressassant les évènements du procès, Cardamone perdait sa légendaire prudence au volant. Il violentait quelque peu sa conduite, au risque d'achever un moteur fumeux. Celui-ci se révolta, peu enclin à se laisser maltraiter, et émit un vrombissement étrangement glauque. Devant tant d’injustices et d'affronts accumulés, le lieutenant sentit la migraine s'amplifier jusqu'à écraser sa pauvre conscience. Comme rien ne pressait au bureau - et surtout pas les ultimes sarcasmes de ses insidieux collègues - il décida de s’octroyer une pause, liberté inaccoutumée dans sa vie professionnelle.
Il gara au plus vite sa misérable caisse à roulettes pour se réfugier à la brasserie du Musée Goeldi. A mi-chemin de son studio et de la Brigade, ce vaste lieu de détente invitait Cardamone presque tous les soirs. Il y goûtait le calme réparateur des journées difficiles, entre déboires professionnels et déconvenues amoureuses, y rêvait d'un confort que seule une certaine aisance offrait, et enfin profitait de ce bien-être pour compléter son carnet d'écriture.
Il s’installa à l’ombre claire du vaste auvent abritant la terrasse puis commanda l'habituel chimarrão. Ce thé maté, froid, tonique, ajoutait toujours à son réconfort crépusculaire et il en espérait les effets apaisants, particulièrement en cette pitoyable après-midi.
Il lui sembla insolite, presque gênant, d'être ici à une heure si précoce de son temps. Comme participant à l'étrangeté du moment, il observa d'un œil curieux les couleurs avivées du paysage familier. Les quelques allées du jardin se découvraient, remodelées par la clarté blanche, accablées de chaleur. De sauts en rebonds, ses réflexions se portèrent sur les singuliers reflets que l'âme accorde aux multiples choses de la vie, dans sa mouvance. Quelques instants, son esprit s'apaisa ainsi dans la contemplation d'une composition picturale renouvelée et ne pensa plus qu'à conserver la richesse éphémère et volatile de sa vision.
Il extirpa un carnet de sa poche et nota ses impressions colorées. Puis il revint à la page notée 232 pour y inscrire au bas « dénouement grotesque » qu'il souligna rageusement deux fois. Ces carnets le suivaient tout au long de sa journée, de sa vie. L'un après l'autre, ils recueillaient les sentiments fluctuants de ses heures, d'un mot, d'une phrase ou d'un paragraphe abondant, si le temps le lui était permis. Il ne comptait plus ceux qu'il avait achevés, et qui s'entassaient dans un coin sombre de son studio. Chaque enquête y avait trouvé sa place, dans le long filet de sa patiente collecte. Ainsi, naissaient les prémisses d'histoires dont il connaissait un constat, un fait. Mais bien sûr, beaucoup ne s'achevaient pas sur une explication résolue. La remontée vers les origines bloquait souvent sur des obstacles insolites ou voulues en sous-main. Plus tard, et la retraite approchait, il songeait sérieusement à écrire ses mémoires de lieutenant du crime, histoire de redorer une carrière qu’il jugeait terne, puis accessoirement de régler ses comptes. A moins qu’il ne se lance dans le roman policier, genre singulièrement en vogue depuis une décennie ... La fiction lui permettrait d'insérer, sous un voile opalin, les dénonciations d'un monde déviant, désordonné, amoral, qu'il ne rêvait plus d'assainir, depuis longtemps. Pour le coup, la page 232 contenait les ingrédients inespérés du best-seller, surtout dans ce pays où la folie entraînait les plus sensés sur la pente du surnaturel grossier.
Dans la rocambolesque affaire d'Inès et de Pedro, deux mots suffisaient à clore ce qui ne l'était pas, ou plutôt ce qui s'apparentait à une vulgaire comédie dans laquelle il avait hérité du rôle ridicule de bouffon, endossant toutes les lourdeurs du scénario. Finalement, il raya « dénouement », pour ne conserver que « grotesque ». Car dans sa volée de fantômes, qu'avait délié le procès ?
Il replongea à nouveau vers les débuts de l'enquête, cherchant toujours la faille, la preuve irréfutable nécessaire pour relancer une juste accusation. Sous de simples apparences, la plus navrante banalité, l'affaire accumulait les auréoles fumeuses autour de chaque indice. Quelques personnes judicieusement placées avaient activé ce flou pour déformer l'évidence des contours. De son point de vue, Cardamone jugeait la narration limpide et l'intrigue ennuyeuse. Enfin, du moins jusqu'aux rebondissements du procès …
Le meurtre s’était déroulé dans une banlieue pavillonnaire de Belém, proche de l’aéroport international de Val de Cans. Comme la majorité des habitants du quartier, la victime participait activement aux vols organisés : elle contrôlait le trafic aérien.
« - Pas si loin du ciel … » avait ironiquement pensé Cardamone, en route vers ce quartier habituellement tranquille et dépeuplé à cette heure de la matinée.
Bien sûr, il avait débarqué de l’archaïque pétroleuse, rougi de sueur, la chemise collante et les tempes dégoulinantes. Soucieux de son intégrité, il désirait paraître au meilleur de lui-même, dans le juste reflet de sa fonction. Comment déployer ses armes, faire preuve d'une légitime et souveraine autorité, dans cette piteuse apparence ? Même sous le couvert d’une modestie calculée, d'une droiture respectable, il parvenait difficilement à imposer des valeurs honorables.
Heureusement, excepté l’employé du gaz qui, ayant trouvé le corps, tentait de réintégrer les couleurs de sa vie, il n’avait personne à interroger. Certes, ce fut une épreuve et quelques gifles auraient dynamisé ce premier témoin, gisant sur le canapé, inaccessible à deux paroles distinctes. Mais la patience et la compréhension étant deux qualités infaillibles du bon policier, Cardamone avait attendu un redressement des sens, en examinant les lieux.
Si le lieutenant se souciait beaucoup de son allure physique, Pedro Marqués ne risquait plus de s'en effrayer. Et cela valait mieux, pour cet impudique cadavre ! Cardamone doutait fort d'un au-delà. Mais si, de sa nouvelle demeure gagnée durant la nuit, le pauvre homme se voyait, affalé sur une chaise de cuisine, nu comme un ver, la tête pendant d’un côté et les fesses en l’air, en un improbable V, il s'octroierait de lui-même l’humiliation éternelle. Cardamone revit ses punitions enfantines, un affront similaire dans cette position ridicule. Comme le polisson rudement châtié, le mort venait de recevoir sa dernière volée de bâtons. Et pour le coup, celle-ci avait été fatale : deux balles à l’arrière du crâne et deux autres perdues dans un meuble. Quelles bêtises devait-il expier ?
Comme guidée par la providence, l’enquête avança rapidement. Un homme, sa maîtresse, duo criminel classique, y rejouaient la passion brisée, la vengeance rédemptrice... Cardamone confirma sans peine la jalousie, l’amour bafoué, toutes les raisons du cœur qui obscurcissent l’esprit.
Rapidement, Inès Barcarolles fut arrêtée.
Certes, les indices matériels manquaient d'affirmation. L'arme, égarée dans la décharge voisine, ne portait pas les empreintes souhaitées (selon le rapport scientifique …). Deux traces de talons hauts, en attente derrière une haie, désignaient logiquement une femme, d'une pointure en miroir concordant avec Inès. Mais dans un pays habitué aux déguisements hermaphrodites, le doute s'insinua et contribua à maintenir l'incertitude sur une quelconque identité sexuelle de leur propriétaire. Et comme les mocassins restèrent pudiquement anonymes, il fut impossible d'en chausser leur Cendrillon …
Restèrent les nombreux témoignages recueillis dans le voisinage, se plaignant tous d'animation bruyante chez Pedro Marqués. Mais eux aussi varièrent dans le temps, mystérieusement apaisés par de soudaines souvenances ou frappés de suspicion de myopie, voir d'alcoolisme …
Le quadragénaire, trois fois divorcé, ne supportait plus sa nouvelle maîtresse. Leurs disputes tonitruantes exaspéraient les voisins. Or, la dernière datait de la veille du meurtre et s’était, paraît-il, achevée par une rupture cinglante. La voisine d'en face, particulièrement informée des péripéties amoureuses du quartier, confirma la puissance inaccoutumée de l'orage frontal. Mises à la porte, Inès et sa valise s'éloignèrent, vociférant de fâcheuses représailles. Renouer les fils du canevas nocturne s'avéra, pour l'esprit logique de Cardamone, un jeu d'enfant. Inès revint avec une arme, se dissimula dans le jardinet et patienta sans doute peu de temps. Pour avoir partagé les derniers mois de Pedro, elle connaissait parfaitement son heure précoce de contrôle des trajectoires célestes : quatre heures du matin. Quant aux manies quotidiennes du célibataire, elles formaient la première salve de grognements matinaux entre les deux amants : En sortant de la douche, il ouvrait en grand la porte-fenêtre de la cuisine ...
La jeune femme nia énergiquement les faits ainsi reconstitués. Mais le juge P. estimant les déductions de Cardamone cohérentes et suffisantes pour un dossier si ordinaire, boucla l’affaire. Restait à voir si le Tribunal jugerait les quelques preuves suffisamment concluantes ...
Quelques mois plus tard, s’ouvrit le procès.
« - Inspecteur Cardamone ? ... Ici le juge P. en charge du meurtre Marqués. Je sais que vous avez rapporté le déroulement de votre enquête et nos conclusions, hier à la première journée d'audience … Mais je vous suggère de revenir et d'assister demain, à la suite des témoignages ... Si vous croyez avoir tout vu … tout entendu … dans votre carrière, vous serez – disons – surpris !… Je n'ose vous en dire plus ! »
En pénétrant dans la salle du Tribunal, Cardamone ressentit immédiatement une ambiance chargée de soufre. Un état de tension latente, inhabituelle dans ce type d'affaire, planait dans le public, et encore plus bizarrement, chez les jurés et les magistrats.
D'entrée de jeu, la défense demanda la parole. Comme elle l'avait annoncée la veille, elle tenait la pièce maîtresse, capable d' absoudre Inès de toute accusation assassine. Et ce définitivement !
Quel événement pouvait à ce point bouleverser l'enchaînement des débats et exciter l'auditoire ?
Ayant attisé une curiosité déjà électrifiée, elle cita à la barre un témoin totalement inconnu du dossier et de Cardamone.
« - Je m’appelle Gabriel Briguas, Médium, demeurant et exerçant à Belém. Je connaissais Pedro Marqués de son vivant. Il m'avait consulté, lors de ses douloureux divorces. Il est revenu, il y a trois jours et m’a désigné pour assainir la vérité. Oh, bien sûr ! Son esprit seul m'a rendu visite. Oui ! Je suis particulièrement perceptif à ce genre de phénomène paranormal … les âmes errantes … Voilà : celle de Pedro ne pourra trouver le repos tant que son dernier – son seul et véritable amour – restera injustement emprisonné … Permettez-moi de m’asseoir à cette table… Merci … Un papier et un crayon nous suffiront ! »
Devant l’assistance ahurie - et Cardamone, passablement amusé par ce début prometteur -, l’extralucide entra en état de tension méditative. Puis sa main tremblota, s’agita frénétiquement et commença à écrire nerveusement. Jusqu’où allait s’envoler la comédie de la résurrection ? Comment un Tribunal pouvait-il se prêter, avec tant de bonne foi, à une telle mascarade ?
Pas un bruit ne troublait l'assistance, médusée, captivée par cette main détachée de sa conscience première. Le parcours du stylo sur le papier s'enflait en un murmure lancinant, régulier, acharné.
Après une demi-heure de transes, Gabriel s’apaisa.
« - Pedro Marqués a fini, déclara-t-il, épuisé. Il demande que cette lettre soit considérée comme sa déposition officielle et qu'elle soit lue à haute voix par vous, Mr le Président . »
Et là, Cardamone se figea. La victime, dans une prose consacrée, y affirmait l’innocence de sa maîtresse. Inès avait une personnalité conquérante, enflammée. Elle rendait la vie de Pedro impossible, lui tenait tête pour tout, se rebellant sans répit. Mais sa ténacité affrontait les conflits de face. Si elle l'avait tué, elle l'aurait visé droit dans les yeux, d'un barillet dans le cœur. Deux balles dans l'arrière de la tête ? … Impossible, illogique, impensable … Et puis quelles raisons aurait-elle eu de le supprimer ? Elle venait de le quitter pour un rival qui l'attendait au sortir de leur mutuelle rupture ! Enfin, ultimes arguments sans failles, Inès ne possédait pas d'arme et souffrait d'une belle et troublante myopie.
Cardamone se demanda si les troubles visuels se transmettaient entre voisins ou si le quartier recelait un puisard de bigleux … Cependant il n'eut guère le temps d'apprécier son trait d'humour. La lettre continuait, de sauts en rebondissements. Pedro comprenait qu'Inès représenta la coupable idéale, toute désignée. Mais comment qualifier une enquête si légèrement et stupidement menée ? N'avait-on pas là un bel exemple de gabegie policière, si commune à la Brigade criminelle de Belém ! Cardamone sursauta, piqué au vif. Accusé d’incompétence par un mort, réincarné en une main médiumnique, l'humiliation frisait la divine punition … Plus prosaïquement, la diablerie humaine surpassait la voûte illusoire, dans l'invention des pires bassesses de la corruption. D'un coup de crayon noirci, le lieutenant s'abandonnait au scandale médiatique, toujours prompt à désigner de légitimes coupables et voyait du même coup sa misérable carrière sombrer aux oubliettes d'une hypothétique reconnaissance policière.
Mais à ceux qui pensaient n'avoir joué qu'un vulgaire pion, Cardamone préparait la revanche d'une écriture plus franche, résolue, humaine. Du moins s'en fit-il le serment en terminant le verre de chimarrão. Car, l'enquêteur floué n'avait pas attendu la fin du procès pour remonter la trame d'un si bel assemblage. Il savait désormais à qui profitait l'absolution d'Inès et où se plaçaient les complicités judiciaires. Évidement, rien de bien angélique ne ressortait de tout cela ! Inès avait les relations nécessaires, rationnellement établies et surtout possédait le charme ténébreux pour les activer efficacement. Néanmoins, Cardamone voulait encore croire qu'un sursaut de Justice anéantisse la fin programmée du procès ... espoir rapidement déçu.
Le président du tribunal avait attentivement déchiffré puis relu le récit de Pedro Marqués. Le plus sérieusement du monde, il ordonna une analyse graphologique. Huit jours plus tard, le procès s'achevait sur la conclusion unanime et catégorique d'experts scripturaux : indiscutablement, Pedro Marqués était l’auteur des aveux manuscrits.
A l'énoncé du verdict, Inès pleura chaudement son innocence. Entre deux sanglots, et la croix du Sauveur appuyée sur son cœur, elle promit d’accomplir la prochaine procession du Círio, uni au convoi de la si Gracieuse et Sainte Vierge. Et pour ajouter à la fraîcheur ravivée de sa foi, elle réaliserait ce périple de six kilomètres, pieds nus. Devant tant de piété et de beauté mêlées, elle accueillit une salve nourrie d'applaudissements du public enthousiaste. Comment honorer plus passionnément son immortel amour … Quant à se demander qui avait assis éternellement Pedro, un beau matin de janvier, sur sa chaise de cuisine …
Cardamone tournait et retournait son verre vide dont la transparence irisait la table de reflets mouvants. Si seulement ces jeux de lumière présageaient d'un avenir plus glorieux … Quelques signes insignifiants et y puiser la force morale de se relever, d'épurer la vérité, seul mais intègre !
A l'horizon, le soleil s'abaissait vers d'autres terres, peut-être moins empreintes de la folie des hommes … Son auréole rosée accordait sa plus belle parure, en un subtil mélange de couleurs enchanteresses, surnaturelles.

Ici, la déconvenue d'un enfant gâté, persuadé avoir aimé le miroir de sa vie et rattrapé par le seul vide creusé … ou comment l'être brillant masque de brouillard moral !
J'appuie sur la clé ... Rien ! … La voiture ne daigne pas réagir, à cet impératif.
Décidément ! La déveine s'installe ...
En sortant à l'instant du cabinet de Maître Rotonde, j'ai dû m'y reprendre quatre fois - quatre ridicules fois - avant que le sas de sécurité accepte ma sortie … sordide impression d'être LE coupable, sacrilège, à retenir – piéger – dans un aquarium de verre … Et ces quelques regards amusés, étonnés en me reconnaissant … Si jamais un journaliste … Non, n'y pensons pas aussi tôt ! …
Enfin, si j'étais un brin superstitieux – mais, bien sûr, ma position au sommet des sphères étatiques s'oppose à ce genre de futilités - je me croirais poursuivi par la fureur céleste ! … Car tout bien considérer, les mécomptes stupides s'accumulent : MA femme … une porte insensée … cette maudite clé … SA voiture … Visiblement, je me vois accabler d' humiliations, et toujours accordées sur la syntaxe féminine … Je ne lancerai pas la polémique, au plan théologique, disons … Mais la question se pose franchement : Dieu serait-il une femme ? … Bon, mes plaisanteries s'émoussent, ces jours derniers … Vous le comprendrez ! … Enfin, peut-être pourrai-je replacer celle-ci dans une soirée, disons, peu mondaine … Toutefois, si la coterie huppée de Genève ose encore m'inviter, après les éclats du scandale à venir ! …
Ma foi, que mon sacrilège apparaisse … Mais que cette portière s'ouvre ! … Cela va finir par rameuter les curieux, avides d'anecdotes … Ceux-là peuvent attendre … Ils vont être servi, et dans peu de temps …
Oh, et puis j'ai froid !
Allons ! … Acte II - Scène 4 : Le mélodrame s'enchaîne … A quoi joue, depuis sa fenêtre ouverte, cette reproduction de sumo à demi-dévêtu ? Lui, au moins, ne craint pas de geler sur place … Non mais regardez-le, se contorsionner, gesticuler … Quel manque de pudeur, vraiment ! … Oh, et ces ondes malsaines de ventre graisseux … Cherche-t-il à m'interpeller, par hasard ? M'aurait-il reconnu ? Tactique n° 12, Manuel du politicien, aguerri aux pires rencontres avec ses contemporains … L'ignorer superbement ! … La situation s'avère suffisamment ridicule ! Évitons d'en rajouter … Et puis, voyez-vous, j'ai toujours refoulé les personnages, disons, débordés par leur stature … qui se relâchent généreusement dans le contrôle d'eux-même … D'ailleurs, c'est simple : mon rejet tourne au pathologique ! … Ce brave monsieur paiera pour les autres … plus précisément pour l'Autre ! … Ma femme m'en a préféré un, du style imposant, … si épanoui – presque ironique - dans la rondeur de sa souveraineté …
Alors que moi … Une vie à courir, pour conserver sveltesse et tonicité de corps … Un appétit de fromage blanc allégé … Croyez-vous qu'elle ait apprécier ces richesses physiques, à leur juste valeur ? … Tout de même, cité en modèle dans les grands magazines de mode … Regardé comme l'apparence parfaite du quinquagénaire … … ELLE aurait dû déborder de fierté … exposer un tel trophée, … modèle du genre ... doublé d'une si glorieuse réussite politique, et sociale … Un couple de luxe, d'exception … forcément coté au Who's Why depuis une décennie … Et dire qu'il va falloir tourner amèrement la page mondaine…
Oh, et puis zut ! Ce n'est pas ma voiture … Sainte-Vierge, Pri … Allons, bon ! Me voilà remonté aux calendes de mon vocabulaire … La sempiternelle prévoyance à laquelle s'accrochaient mes pauvres parents … Que de fois l'ai-je entendue, cette imprécation sacrée ! … Suis-je menacé de régression mentale ? … peut-être d'un vague désir de protection maternelle ?
Ouf ! Cette fois, ça marche … A trois rangées d'intervalle … La même marque, de couleur identique … Peut-être celle du sumo ? … Mes repères cérébraux se brouillent ... dangereusement … Tout de même ! Je retrouve la soyeuse couleur, la moleskine – rouge-pivoine - … Cela aurait dû heurter mon regard : ce grossier beige, un beige laiteux ! … Enfin, je m'assois dans ce coupé noir, rutilant, fastueux … qu'ELLE a tant réclamé … il me semble …
Les verres fumés préservent un repos, mérité … Ce matin, j'ose m'accorder un temps, mort - éphémère instant -
Après tant d'électrochocs, ma tête ne sait plus ni comment, ni où poser le flux de ses pensées … Je bouillonne et je glace … quand un tempo rageur tente d'assourdir la triste mélodie … Mais ces simples notes finiront par s'imposer ... Oh, quelle brutale cacophonie ! ... Quel vacarme dans l'ordre habituel de mes idées ! … La rupture d'anévrisme me guette, … à coup sûr ! … Et ELLE en sera fatalement responsable …
Contemplez plutôt ce travail, l'anéantissement ! ELLE démolit tout ... efface notre couple ... fracasse ma carrière, ma vie ... la sienne - mais ça, c'est son problème ! quand ELLE s'en apercevra, il sera trop tard - … ELLE brise l'avenir des enfants ... Enfin, eux sont grands … Et puis ces ingrats me trahissent, comme ELLE … Ils l'admirent, « Bravo ! … Sacrée Maman ! ... Quel courage ! » … Me planter un couteau dans le cœur, … me quitter après … voyons … bien trente ans de mariage … ça, un courage ? … Une fuite, oui … Le démon de midi passé, la peur mélancolique de vieillir … Il faut bien expliquer ça de cette manière … Mais peu importent les nuances, ils lui donnent l'absolution d'un Amen résolu … Ils applaudissent ce qu'elle baptise « un coup de foudre » ! … A son âge … Seign … NON ! … Enfin, ils en viendraient presque à m'accabler - MOI ! - de mes erreurs vis-à-vis d' ELLE … Quelles erreurs vraiment ? …
Et bien sûr, mon pire cauchemar va se lire dans les journaux ! Car j'aurai beau tout blinder, l'information va se transmettre, … plus vite que la fumée des Sioux, … par la plus infime des serrures ...
J'imagine à peine les gros titres …
« J-C. M. le chantre de la gauche anti-libérale … si farouchement opposé à toute doctrine … manifestant son désaccord lors de la venue du Pape en 2007 … condamnant le périple européen du Dalaï-lama, l'année suivante ... quitté par sa femme … un divorce à l'amiable … A 60 ans passés, ELLE refait sa vie ...» … Et encore, là je vous saupoudre l'édulcorant ! ... Lorsqu'ils arroseront l'alcool fort, la divulgation, notre pacifique nation flambera de rires … et mon honneur avec … là, vous me permettrez de ne pas m'esclaffer, enseveli sous les cendres du brasier !
Ma carrière de député de l'opposition, mon futur poste - plutôt ex-mandat - de ministre d'ouverture … balayé, explosé, carbonisé, … par de furieux éclairs … précipités dans le cœur de ma chère, tendre … et future … ex-femme !
Une carrière de trente années de probité apparente … à louvoyer en fin tacticien, pour plaire à tous … évitant les moindres anicroches politiques … réduite en cendres … ZUIT ! … plongée dans le magma immonde … de la honte et du ridicule !
Ouf ! Je reprends un brin ma respiration. Je m'échauffe de pensées incendiaires ... La buée envahit les vitres intérieures ! … Mon calme … Réintégrer ma tranquille et légendaire sérénité …
Enfin, expliquez-moi les comment … les pourquoi ? … Elle avait tout … Je lui donnais tout ... l'essentiel … le superflu ... Que pouvait-elle bien désirer de plus ?
Une vie de luxe, d'apparats ... les sorties dans le meilleur monde … toute la fine fleur de l'aristocratie genevoise … l'album photos commenté, enjolivé, de chacune de nos apparitions, toujours très remarquées - remarquables d'ailleurs - … dès le lendemain, dans les journaux à grands tirages ... les bijoux : une bague à chaque doigt, un collier différent chaque jour de l'année … les fourrures : un vrai conservatoire de races animales, … les voitures, régulièrement changées - au gré de ses lubies - comme celle-ci … toujours de petites merveilles …
Comment pourra-t- ELLE vivre sans tout cela ? … Oh! ELLE y reviendra, certainement … ce confort … Peut-on s'en sevrer, si aisément ? …
Car le meilleur de l'histoire arrive … Depuis sa tocade idyllique, ELLE m'a rendu … la totalité de ses biens ! … Comment entendez-vous ça ? …
Écoutez plutôt : soi disant que sa nouvelle vie doit s'épurer de toute souillure matérielle, de tout désir vain ! … Résultat, mon avocat m'a outrageusement ri au nez !
Comprenez ma rage en sortant de son cabinet, il y a une heure ! … Il n'a jamais traité une telle affaire … un divorce aussi favorable … pour la partie masculine ! … Cela tient du loufoque, a-t-il ajouté avec audace ! …
Ah, ça, évidemment, l'affaire paraît simple : ELLE ne demande rien … sauf sa liberté … Relativement léger comme bagage … A l'approche de sa soixante-cinquième année, vit-on encore de ces tendres utopies ? L' Amour infini, dans la force de l'âme… ce soleil bienfaisant irradiant le noble, l'ascétique destin de tous ceux qu'il illumine … Une communion retrouvée … Un subtil câlin céleste … Ma femme … Un pur esprit ! … Rafraîchissante perspective ! … Comme j'imagine benoîtement sa mouture quotidienne ! … ELLE va « s'éclater », dirait mon cinquième fils, s'il était encore apte à réfléchir ! … Une existence vidée, évacuée, ratissée … et sans moi !
Mais ELLE aura gagné l'essentiel … son refrain maintes fois répété … une adoration virginale, unique, absolue … dans la Vérité du sentiment, … Un embrasement de tout son être … Une illumination qui l'envahit … la révèle à elle-même … C'est ainsi ! …
Bien sûr, ELLE admet, sans offense, mon incompréhension et ses efforts stériles à m'expliquer ses sentiments … ELLE souhaiterait juste que j'accepte, sans y prendre ombrage … Et là, vous vous aurez compris, je coince ! …
Une fureur démoniaque m'envahit … Car, enfin, qu'ELLE regarde vers mon pauvre gouffre : qui est foudroyé au juste dans notre histoire ? … ELLE ou MOI ? … Qui finira sa pittoresque existence dans l'obscurité, la honte, la solitude … le NEANT !
[… ]
Un instant de déconnexion cérébrale …
Douloureuse surcharge, neuronale, sans aucun doute !
[… ]
Et puis finalement !
[… ]
Entre les bas-fonds de l'enfer et son nirvana spirituel …
[… ]
Pourquoi ne pas la suivre !
[… ]
Une veste de plus à retourner ? …. Qui sait ? … La sagesse du Bouddhisme … Hum !
[… ]
Je me suis déjà reconverti à des philosophies – disons – moins sincères !
[… ]
Et puis à un esprit bien avisé, manager en puissance, rien ne semble impossible ….
Ne peut-on creuser son trou, édifier de solides fondations, s'enrichir du meilleur crépi, au sein de toute entreprise humaine ? …
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Une communauté religieuse ne vaudrait-elle pas une belle valse politique ?
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